Il y a des chiffres qui, à eux seuls, devraient suffire à mobiliser un pays entier. Une vingtaine d’enfants et adolescents albinos assassinés en moins de dix-huit mois. Pas dans une guerre. Pas dans une catastrophe naturelle. Mais enlevés chez eux, dans leur sommeil, par des individus armés qui croient que leur corps recèle un pouvoir surnaturel.
- Le Drame Qui A Tout Déclenché : L’Histoire De Landricia
- Une nuit ordinaire qui devient un cauchemar
- Trois jours de captivité, puis l’horreur
- L’enquête progresse, les langues se délient
- Une Tragédie Qui S’Inscrit Dans Une Série Glaçante
- Landricia n’est pas un cas isolé
- Une note d’espoir au milieu du chaos
- La croyance qui alimente cette horreur
- La Mobilisation : Une Marche Blanche Pour Dire « La Coupe Est Pleine »
- Le rassemblement du 13 juin à Antananarivo
- La réaction au sommet de l’État
- Une délégation gouvernementale sur le terrain
- Les Mesures Annoncées : Entre Symboles Et Actions Concrètes
- Un centre de protection en construction
- La sensibilisation comme rempart
- Le projet de loi qui reste en suspens
- Ce Que Cette Tragédie Révèle
Le week-end du 13 juin 2026, des centaines de personnes ont défilé dans les rues d’Antananarivo, vêtues de blanc, pour dire que la coupe était pleine. Voici l’histoire de cette mobilisation et celle, plus douloureuse encore, du drame qui l’a précédée.
Le Drame Qui A Tout Déclenché : L’Histoire De Landricia
Une nuit ordinaire qui devient un cauchemar
Tout commence dans la nuit, vers 1 heure du matin, dans le fokontany d’Ankalika, commune urbaine de Toliara I, dans le sud-ouest de Madagascar. Des hommes armés s’introduisent par effraction dans une maison. À l’intérieur dort une famille ordinaire et une petite fille de dix-huit mois, surnommée affectueusement « Cia ».
Le père tente de s’interposer. Il est violemment agressé, frappé jusqu’à perdre connaissance. Grièvement blessé, il sera hospitalisé pendant plusieurs jours, dans un état critique. Pendant ce temps, les ravisseurs s’enfuient avec l’enfant.
Un détail glace particulièrement le sang quand on le découvre : la sœur aînée de Cia, elle aussi atteinte d’albinisme, dormait dans la même maison cette nuit-là. Les ravisseurs ne l’ont pas emportée. Ils avaient visiblement une cible précise.
Trois jours de captivité, puis l’horreur
Landricia a été retenue captive pendant trois jours dans une maison en construction à Antsihanaka, un fokontany de la commune de Betsinjaka, à environ quatre kilomètres du lieu de l’enlèvement. Cette maison se trouve à proximité immédiate du domicile d’un « ombiasy », un guérisseur traditionnel, parfois appelé « dadarabe » ou « chaman » selon les régions de la Grande Île.
Le corps sans vie de la fillette a été retrouvé un samedi après-midi, enveloppé dans du linge, dans la cour de cette propriété, près des infrastructures sanitaires extérieures. Sa tête, elle, a été retrouvée séparément, un jour plus tard, dans un autre quartier de Toliara.
Les enquêteurs qualifient ces faits, sans détour, de crime rituel.
L’enquête progresse, les langues se délient
Dans les jours qui suivent, l’enquête avance rapidement. Huit suspects sont arrêtés : deux « ombiasy » ou guérisseurs traditionnels, mais aussi des fonctionnaires, un étudiant universitaire, et plusieurs civils. Deux autres suspects restent activement recherchés au moment où ces lignes sont écrites.
Ce qui frappe dans la composition de ce groupe de suspects, c’est sa diversité sociale. On n’a pas affaire à un réseau de marginaux isolés, mais à un maillage qui semble traverser plusieurs strates de la société locale y compris, selon des informations relayées par la presse malgache, des soupçons pointant vers un homme politique actuellement ou anciennement au pouvoir, ainsi qu’un opérateur minier. Ces pistes, à ce stade, n’ont donné lieu à aucune arrestation confirmée publiquement.
Une Tragédie Qui S’Inscrit Dans Une Série Glaçante
Landricia n’est pas un cas isolé
C’est là que l’affaire prend une dimension qui dépasse le fait divers isolé. Dans les quatorze jours précédant la mort de Landricia, deux autres enfants albinos ont été victimes d’attaques similaires :
- Un nourrisson de 8 mois, enlevé dans la nuit du 14 mai à Ivahona, dans le district de Betroka toujours introuvable à ce jour.
- Un adolescent de 12 ans, décapité sur place le 17 mai à Marovoay, dans la région de Boeny, sa sœur, également atteinte d’albinisme, a réussi à s’échapper.
Sur l’ensemble de l’année 2025 et le début de 2026, le bilan est glaçant : au moins vingt enfants et adolescents albinos ont été enlevés, puis assassinés, dans des circonstances similaires à travers plusieurs régions de Madagascar. Sur trois années, l’association des albinos de Madagascar recense trente personnes tuées et quatre-vingt-douze enlèvements.
Une note d’espoir au milieu du chaos
Tous les enlèvements ne se terminent pas tragiquement. Début juin, dans le village d’Ankaviao, sur les hauts plateaux du sud-ouest, des gendarmes de Beroroha sont parvenus à localiser et sauver un petit garçon albinos de deux ans, enlevé la veille. Les ravisseurs, surpris par l’arrivée d’une foule accompagnée de militaires, ont pris la fuite en abandonnant l’enfant qui a été retrouvé sain et sauf.
Ce sauvetage, salué comme une victoire rare dans ce climat d’effroi, montre qu’une réaction rapide de la population et des forces de l’ordre peut faire la différence entre la vie et la mort.
La croyance qui alimente cette horreur
Pour comprendre, sans jamais justifier, pourquoi ces crimes persistent, il faut nommer la croyance qui les sous-tend. Dans certaines régions rurales de Madagascar, des superstitions attribuent aux personnes atteintes d’albinisme des vertus surnaturelles : leurs yeux renfermeraient de l’or, du mercure magique, ou la capacité de localiser des trésors enfouis. D’autres croyances associent le sacrifice de leurs organes à l’enrichissement matériel, à la protection de certaines activités illégales, ou à l’ouverture de filons miniers, notamment aurifères.
Ces théories n’ont, bien entendu, strictement aucun fondement scientifique. L’albinisme est une condition génétique caractérisée par une absence ou une réduction de la production de mélanine rien de plus, rien de moins. Mais combinée à l’extrême pauvreté et à un déficit d’éducation dans certaines zones reculées, cette croyance continue d’alimenter un trafic macabre.
La Mobilisation : Une Marche Blanche Pour Dire « La Coupe Est Pleine »
Le rassemblement du 13 juin à Antananarivo
À l’occasion de la Journée internationale de sensibilisation à l’albinisme, l’Association Albinos Madagascar a organisé une marche blanche dans la capitale, partant de Mahamasina pour rejoindre Andohalo. Une centaine de personnes, membres de la société civile, représentants institutionnels, défenseurs des droits humains, ont défilé tout de blanc vêtus, brandissant des banderoles réclamant justice et protection.
Le message de l’association, publié sur ses réseaux, résume l’état d’épuisement collectif face à cette situation : « En ce jour de fête des mères, comment être impassible dans la douleur de la mère ? C’est trop, la coupe est pleine. Face à cette barbarie et la passivité, il faut saisir l’instance internationale sur ce phénomène qui ne cesse de prendre de l’ampleur. »
La réaction au sommet de l’État
Face à l’indignation nationale, le président de la Refondation de la République de Madagascar, le Colonel Michaël Randrianirina, est sorti de son silence pour condamner fermement ces actes, qualifiés de « barbares ». Il a exigé le transfert des suspects vers la prison de haute sécurité de Tsiafahy plutôt que leur maintien dans l’établissement pénitentiaire local de Toliara, une mesure destinée à garantir la sécurité de la procédure judiciaire face à des affaires aussi sensibles.
Le chef de l’État a également évoqué la possibilité de relancer le débat sur le rétablissement de la peine de mort, suspendue face à l’ampleur de l’indignation populaire. Mais, Madagascar étant signataire de conventions internationales abolissant cette peine, il privilégie pour l’instant le transfert vers un établissement pénitentiaire de plus haute sécurité plutôt qu’une remise en cause de ces engagements.
Une délégation gouvernementale sur le terrain
Dans les jours qui ont suivi la découverte du corps de Landricia, une délégation de quatre ministres s’est rendue à Toliara : les ministres des Forces armées, de la Sécurité publique, de la Jeunesse et des Sports, ainsi que la ministre chargée de la Population et des Solidarités. Le général Ely Razafitombo, ministre des Forces armées, a déclaré sans ambiguïté : « Tous ceux qui sont impliqués dans l’affaire de l’assassinat de l’enfant albinos seront emprisonnés à Tsiafahy. »
Le procureur près le tribunal de première instance de Toliara a précisé que dix-huit personnes au total étaient alors en détention dans le cadre de cette enquête élargie, et a rappelé que le Code pénal malgache prévoit les travaux forcés à perpétuité pour ce type de crime.
Les Mesures Annoncées : Entre Symboles Et Actions Concrètes
Un centre de protection en construction
Parmi les mesures annoncées dans la foulée de ce drame figure la construction prochaine d’un centre d’accueil et de protection pour les personnes albinos dans le sud de Madagascar précisément la région la plus touchée par cette vague de violences. À Toliara, un bâtiment initialement destiné à la formation professionnelle des femmes a été réaffecté pour héberger les personnes atteintes d’albinisme de la région.
La sensibilisation comme rempart
Au-delà des mesures sécuritaires, le gouvernement a insisté sur la nécessité de mener des campagnes de sensibilisation, notamment dans les communes rurales où les croyances sur les « vertus particulières » des albinos restent les plus ancrées. L’objectif affiché est de rappeler une évidence qui devrait pourtant être inutile à formuler : les personnes atteintes d’albinisme sont des êtres humains normaux, dotés simplement d’une particularité de pigmentation de la peau.
Un numéro vert, le 147, a été mis en place pour permettre à toute personne témoin d’un cas suspect de maltraitance ou de menace envers une personne albinos de le signaler immédiatement.
Le projet de loi qui reste en suspens
Un détail technique mais crucial mérite d’être souligné : un projet de loi visant à instaurer une protection spéciale pour les personnes atteintes d’albinisme a été voté à l’Assemblée nationale malgache en 2025. Mais sa promulgation a été bloquée par la Haute Cour constitutionnelle, en raison d’incohérences juridiques dans le texte. Ce blocage, purement procédural, laisse aujourd’hui un vide législatif que les associations de défense des droits des albinos réclament de combler en urgence.
Ce Que Cette Tragédie Révèle
La responsabilité de nommer, sans détourner le regard
Il serait commode de regarder cette série de drames comme une réalité lointaine, propre à un seul pays, sans lien avec le reste du continent. Ce serait une erreur. Les crimes attribuant des pouvoirs surnaturels à certaines catégories de personnes albinos, jumeaux dans certaines régions, personnes âgées accusées de sorcellerie, traversent malheureusement plusieurs sociétés africaines, sous des formes différentes mais avec une même racine : la combinaison toxique entre superstition, pauvreté extrême, et impunité.
Ce qui doit changer, concrètement
Plusieurs leviers d’action ressortent clairement de cette affaire :
- L’identification systématique des commanditaires, pas seulement des exécutants. Tant que ceux qui financent ces crimes échappent à la justice, le trafic continuera de trouver de nouveaux bras.
- La promulgation rapide de la loi de protection des personnes albinos, actuellement bloquée pour des raisons purement techniques.
- Le déploiement de centres de protection dans toutes les régions à risque, pas seulement dans le sud.
- Une campagne de sensibilisation massive et durable, qui ne se limite pas à une réaction d’urgence après chaque drame, mais qui s’inscrive dans la durée scolaire et communautaire.
Ce qui me bouleverse le plus dans l’histoire de Landricia, ce n’est pas seulement l’horreur de l’acte bien que cette horreur soit déjà difficile à porter. C’est la diversité sociale des suspects arrêtés : des guérisseurs traditionnels, mais aussi des fonctionnaires, un étudiant, et possiblement des figures politiques ou économiques influentes. Ce n’est pas un crime de la misère agissant seule. C’est un crime qui traverse les classes sociales, porté par une croyance que l’éducation et le développement économique n’ont pas suffi à éradiquer.
Tant que des commanditaires puissants pourront financer ce type de crime sans craindre la justice, les exécutants trouveront toujours un moyen d’agir. La marche blanche du 13 juin est un cri nécessaire. Mais un cri ne suffit pas à protéger le prochain enfant albinos qui dormira, cette nuit, dans une maison de Toliara ou d’ailleurs.
Comment expliquer que des croyances aussi destructrices persistent encore en 2026 malgré les campagnes de sensibilisation ? Et que devrait faire un État pour protéger réellement ses citoyens les plus vulnérables face à ce type de criminalité organisée ?
Dis-moi ce que tu penses dans les commentaires.

