Le 9 septembre 2026, à Bobo-Dioulasso, le capitaine Ibrahim Traoré a coupé le ruban d’une usine pas comme les autres. Pas de discours creux, pas de vitrine sans lendemain : TEXFORCES-BF, le Complexe industriel textile des Forces du Burkina Faso, entend habiller, au sens propre, l’ambition de souveraineté du pays. Coût de l’opération : 17 milliards de francs CFA. Et derrière ce chiffre qui donne le tournis, une question mérite qu’on s’y attarde : ce genre de projet peut-il réellement changer la trajectoire économique d’un pays sahélien sous tension ?
Une usine née dans un contexte particulier
Remontons un peu le fil. Tout démarre le 6 mars 2024, quand le Conseil des ministres, réuni sous la présidence du capitaine Traoré, alors chef de la Transition, adopte le décret créant la société d’économie mixte « Textile des Forces armées du Burkina Faso ». Karzoum Eugène Sondo en devient le directeur général le jour même. Un peu plus d’un mois après, le 27 avril 2024, la première pierre est posée à Logofourousso, un quartier situé sur l’axe Bobo-Dioulasso–Orodara.
Il aura donc fallu deux ans et cinq mois entre l’idée et la mise en service. Deux ans et cinq mois pendant lesquels le pays, englué dans une crise sécuritaire persistante, a continué d’importer l’essentiel des uniformes de ses forces de défense et de sécurité (FDS) et de ses Volontaires pour la défense de la patrie (VDP) alors même qu’il compte parmi les plus gros producteurs de coton d’Afrique de l’Ouest. Un paradoxe frappant, presque absurde quand on y pense : exporter la matière première brute pour ensuite racheter, plus cher, le produit fini fabriqué ailleurs.
Ce que l’usine peut concrètement produire
TEXFORCES-BF n’est pas un symbole creux : ses capacités affichées sont impressionnantes.
- Plus de 12 tonnes de coton-fibre transformées chaque jour,
- 20 millions de mètres de tissu par an,
- 6 millions de tenues militaires, paramilitaires et civiles,
- 5 à 6 millions de tee-shirts, et plus d’un million de paires de chaussettes selon certaines sources,
- 600 emplois directs créés, et environ 15 000 emplois indirects attendus dans la filière,
Concrètement, imaginez un uniforme complet (treillis, tee-shirt, chaussettes) entièrement conçu à partir de coton cultivé, filé, tissé et cousu sur le sol burkinabè. C’est exactement ce que vise le complexe, avec ses unités de filature, de tissage-tricotage, de finition et de confection intégrées sur un même site.
Un discours assumé de rupture
Ce qui frappe, au-delà des chiffres, c’est la tonalité du discours présidentiel. « Ce ne sont pas des capitaux étrangers. C’est propre à nous », a martelé le capitaine Traoré lors de la cérémonie, insistant sur le fait que le complexe a été financé par le peuple burkinabè, notamment via la mobilisation de ressources issues des caisses de prévoyance sociale et de sociétés d’État réorientées vers l’investissement productif.
On retrouve ici la grammaire habituelle de la Transition burkinabè : autosuffisance, endogénéité, rupture avec les schémas de financement extérieur. Le ministre de l’Industrie, du Commerce et de l’Artisanat, Serge Gnaniodem Poda, a d’ailleurs présenté l’usine comme « l’expression concrète d’un choix historique », rattachant le projet au Plan national de développement 2026-2030. Une phrase qui sonne bien en meeting, mais qui devra être confirmée par les résultats.
Pourquoi Bobo-Dioulasso, et pas Ouagadougou ?
Le choix géographique n’a rien d’un hasard. Bobo-Dioulasso, deuxième ville du pays, se trouve au cœur du bassin cotonnier national. Installer l’usine à Logofourousso, c’est réduire les coûts de transport de la matière première et rapprocher la production de sa source d’approvisionnement. C’est aussi, pour les autorités, une manière de desserrer l’étau industriel longtemps concentré autour de la capitale, un geste de décentralisation qui n’est pas anodin dans un pays où les disparités régionales pèsent lourd.
Les zones d’ombre à ne pas balayer d’un revers de main
Soyons honnêtes : une inauguration en fanfare ne fait pas une réussite industrielle. Plusieurs inconnues subsistent, et elles sont de taille.
- La régularité de l’approvisionnement en coton. La production cotonnière burkinabè n’est pas à l’abri des aléas climatiques et des difficultés sécuritaires qui touchent certaines zones rurales.
- La montée en compétences. Faire tourner une chaîne intégrée de filature-tissage-confection exige une main-d’œuvre qualifiée, pas seulement des machines flambant neuves.
- La maintenance industrielle sur le long terme, souvent le talon d’Achille des grands projets industriels africains.
- La compétitivité du modèle économique. Adosser le financement à des ressources sociales et à des sociétés d’État pose la question de la soutenabilité budgétaire si l’usine ne devient pas rapidement rentable.
- L’écoulement de la production. Produire 6 millions de tenues, c’est bien ; encore faut-il un débouché stable, au-delà des seuls marchés militaire et paramilitaire.
L’ambition à terme, transformer 50 000 tonnes de coton par an et créer 20 000 emplois directs, est vertigineuse comparée à la capacité actuelle.
Un test grandeur nature pour le modèle burkinabè
Au fond, TEXFORCES-BF dépasse largement le cadre de l’habillement militaire. C’est un laboratoire grandeur nature du modèle de développement que défend la Transition : mobiliser des ressources internes, répondre à des besoins stratégiques, et prouver qu’un pays sous embargo diplomatique et sous pression sécuritaire peut construire sa propre chaîne de valeur industrielle. Si le pari réussit, il pourrait inspirer d’autres filières (cacao, or, bétail) que le Burkina Faso exporte encore majoritairement à l’état brut.

