
Routes romaines : le mythe de la ligne droite nuancé par la science Les Romains utilisaient trois outils clés (groma, chorobate, dioptre) pour tracer leurs routes. Mais la rectitude n’était privilégiée qu’en plaine ; en montagne, les ingénieurs s’adaptaient au relief. Une étude de 2025 (Itiner-e) recense 300 000 km de routes romaines, révélant que…
Franchement, on a tous une image en tête : ces routes romaines qui filent à l’horizon sans le moindre virage, comme tracées au cordeau par une civilisation obsédée par la géométrie. Le mythe a la vie dure. Sauf qu’il est… à moitié faux. Ou plutôt, il est vrai par endroits et complètement inexact ailleurs. Et c’est justement ça qui rend l’histoire intéressante.
Le groma, star discrète de l’ingénierie antique

Commençons par l’outil que les archéologues considèrent, presque unanimement, comme le plus important de la panoplie romaine : le groma. Un poteau vertical, une croix en bois fixée au sommet, et quatre fils à plomb suspendus à chaque extrémité. C’est tout. Rien de sophistiqué en apparence.
Et pourtant. En alignant les fils à plomb entre eux, l’arpenteur (le mensor, dans le jargon romain) pouvait projeter une ligne parfaitement droite sur des kilomètres, en plaçant des balises intermédiaires que l’œil nu venait ensuite réajuster. Un exemplaire complet a même été retrouvé à Pompéi en 1912, enseveli sous les cendres depuis près de 1 800 ans. C’est aujourd’hui le seul groma quasiment intact jamais exhumé et il ressemble étrangement à ce que les textes anciens décrivaient déjà.
Petite précision qui change tout : contrairement à une idée reçue, les Romains lui préféraient souvent d’autres instruments plus performants dans certaines conditions, simplement parce qu’il était bon marché et que n’importe quel assistant formé pouvait s’en servir. Pragmatisme avant tout.
Chorobate et dioptre : les alliés méconnus
À côté du groma, deux autres instruments complétaient l’arsenal :
- Le chorobate : une longue table de bois, environ six mètres, parfois plus selon les sources munie de pieds et d’une rainure centrale. On y versait de l’eau ou on utilisait des fils à plomb pour vérifier l’horizontalité parfaite du terrain. Utile pour les routes, indispensable pour les aqueducs, où la moindre erreur de pente pouvait ruiner tout un ouvrage.
- La dioptre : héritée des ingénieurs grecs, elle fonctionnait comme une lunette de visée rudimentaire montée sur un support. Plus précise que le chorobate sur terrain accidenté, mais aussi plus complexe à manier et surtout, moins sensible au vent, contrairement au groma dont les fils à plomb dansaient à la moindre brise.
Aucun exemplaire de dioptre ou de chorobate n’a survécu jusqu’à nous. On ne les connaît que par les écrits de Vitruve et d’autres auteurs antiques. Frustrant, pour les archéologues, mais ça n’enlève rien à leur importance documentée.
La Voie Appienne, vitrine… et exception
La Via Appia, reliant Rome à Brindes sur plus de 500 kilomètres, incarne à elle seule le mythe de la rectitude romaine. Fait amusant : en juillet 2024, l’UNESCO l’a inscrite au patrimoine mondial, une première pour une route antique. L’historien byzantin Procope, qui écrivait pourtant près de 900 ans après sa construction, s’émerveillait déjà de la précision des dalles de basalte, si bien ajustées qu’elles semblaient, selon lui, avoir « poussé ensemble » plutôt qu’avoir été posées à la main.
Mais voilà : cette rigueur n’était pas systématique. Loin de là.
Quand Rome renonçait à la ligne droite
C’est là que le mythe s’effrite un peu. Une base de données récente, baptisée Itiner-e et publiée en 2025, a cartographié environ 300 000 kilomètres de routes romaines et les chercheurs estiment qu’il en existe probablement bien davantage, encore enfouies sous des siècles de terre. Leur constat est sans appel : la rectitude était surtout un choix de plaine, pas une doctrine universelle.
Sur terrain montagneux, les ingénieurs romains s’adaptaient sans complexe :
- En Angleterre du Sud, la Stane Street (92 km) alterne tronçons rectilignes et détours pragmatiques.
- Dans les Alpes et les Apennins, les mêmes techniques épousaient les courbes naturelles des vallées, parce qu’insister sur la ligne droite aurait multiplié les coûts et les délais pour un gain quasi nul.
- À l’inverse, entre Antioche et la région de l’actuelle Gaza, une artère traversait la côte en une ligne quasiment parfaite, le terrain s’y prêtait, alors pourquoi s’en priver ?
Autre détail qui casse un peu le mythe : selon plusieurs chercheurs, les routes modernes conçues pour l’automobile sont, en moyenne, plus rectilignes que celles des Romains. De quoi remettre les pendules à l’heure.
Une main-d’œuvre à mille visages
On imagine souvent des légions de soldats disciplinés tirant des lignes au cordeau. La réalité était plus bigarrée : soldats, esclaves, prisonniers et travailleurs forcés constituaient l’essentiel de la main-d’œuvre, tandis que les tâches délicates : ponts, ouvrages d’art, étaient confiées à des artisans spécialisés, les agrimensores ou gromatici. Ces derniers formaient une sorte de corporation semi-officielle, transmettant leur savoir-faire de génération en génération à travers tout l’Empire.
Et les méthodes changeaient d’une région à l’autre, d’une époque à l’autre. Il n’y a jamais eu de « manuel unique » de la route romaine. Chaque chantier composait avec son terrain, ses ressources humaines et ses contraintes locales.
Le vrai génie, c’est l’adaptabilité
Ce qui frappe, en creusant ce sujet, ce n’est pas tant la précision technique des Romains impressionnante, certes, que leur capacité à savoir quand ne pas être précis. Vouloir une ligne droite à tout prix dans les Alpes aurait été absurde, coûteux, presque arrogant. Les ingénieurs romains l’ont compris il y a deux mille ans, avec des outils en bois et des fils à plomb, quand certains projets d’infrastructure modernes peinent encore à s’adapter intelligemment au terrain.
Et vous, qu’en pensez-vous ? Est-ce que cette flexibilité romaine devrait inspirer nos projets d’infrastructure actuels, ou pensez-vous au contraire que la technologie moderne rend ce genre de compromis dépassé ? Dites-le en commentaire !




