On essaie depuis un moment déjà… enfin, j’essaie. Lui ? Honnêtement, je ne sais même plus. Parfois j’ai l’impression qu’on ne vit pas la même histoire, qu’on ne regarde pas dans la même direction. Moi je cours après quelque chose qui me tient éveillée la nuit, et lui… lui marche tranquillement, les mains dans les poches, comme si tout allait bien. Comme si le temps n’existait pas.
Je veux un enfant.
Pas “un jour peut-être”. Pas “quand Dieu voudra” comme il aime le dire pour esquiver. Non. Je veux notre enfant. Maintenant. Ou au moins bientôt. Quelque chose de concret, de réel, de vivant.
Mais dans cette histoire, je suis la seule à trembler.
Parce que chez lui, ça ne bouge pas. Pas une inquiétude, pas une urgence. Rien. Et ça, ça me ronge plus que tout le reste.
On est censés être une équipe, non ? Deux personnes qui avancent ensemble, qui se tiennent la main dans les moments difficiles. Mais chez nous… c’est bizarre. Lui va à gauche, moi je tire à droite, et au milieu il n’y a plus rien. Juste un vide un peu lourd.
Et puis il y a sa famille.
Ah… sa famille.
Chaque visite est une épreuve. Chaque appel, une petite torture déguisée en sourire.
“Alors, c’est pour quand le bébé ?”
“Tu attends quoi ?”
“Tu veux pas nous donner un petit-enfant avant qu’on devienne trop vieux ?”
Toujours les mêmes phrases. Toujours le même ton. Comme si c’était une blague. Mais ce n’en est pas une.
Parfois, ils ne prennent même plus la peine de faire semblant. Les regards parlent pour eux. Les sous-entendus glissent dans l’air comme du poison lent. Et moi, je souris… enfin j’essaie. Mais à l’intérieur, je me fissure un peu plus à chaque fois.
Dans leur tête, c’est simple : si ça ne marche pas, c’est forcément moi le problème.
C’est fou quand même… pourquoi c’est toujours la femme ? Pourquoi c’est toujours sur nos épaules que ça tombe ? Comme si on contrôlait tout ça. Comme si j’avais un bouton quelque part pour activer une grossesse.
Ils m’ont déjà collé une étiquette, sans même savoir.
“La femme stérile.”
Ça sonne dur hein… même moi j’ai du mal à l’écrire.
Sauf que la vérité… la vraie… personne ne la connaît.
Personne, sauf lui et moi.
Et lui, il se tait.
Parce que le problème, ce n’est pas moi.
C’est lui.
Je me souviens encore du jour où tout a basculé. On était en consultation prénuptiale, presque excités, un peu nerveux aussi. On faisait les choses bien, tu vois… les examens, les bilans, tout ça. On pensait que ce serait une formalité.
Mais quand les résultats sont tombés… le silence dans la pièce était lourd. Très lourd.
Le médecin parlait, expliquait calmement, avec des mots techniques.
“Oligospermie”… faible nombre de spermatozoïdes… complications… difficultés à concevoir naturellement…
Je voyais ses lèvres bouger, mais j’entendais presque rien. Juste des fragments.
Puis il a parlé de solutions. De FIV. D’espoir.
Et là… quelque chose s’est rallumé en moi.
Je me suis accrochée à ça comme à une bouée. Une vraie chance. Une porte ouverte.
Mon mari a hoché la tête.
“Oui, on peut essayer.”
Sur le moment, j’ai cru qu’on était alignés. Enfin.
Mais une fois à la maison…
Il a changé.
Complètement.
Il m’a regardée, droit dans les yeux, avec une sorte de fierté un peu… dure, et il a dit :
“Je suis un homme. Un homme africain. Je ne vais pas faire ces choses-là… ces trucs de Blancs. Je peux te mettre enceinte. C’est juste une question de temps.”
Une question de temps.
Cette phrase me hante.
Parce que le temps, moi, je le sens passer. Dans mon corps. Dans ma tête. Dans mon cœur. Il file, il glisse, il disparaît… et lui, il reste là, immobile.
Il a les moyens. Il pourrait nous offrir cette chance. Mais non. Il s’accroche à ses convictions, comme si reconnaître le problème allait lui enlever quelque chose… je sais pas… sa virilité peut-être ?
Et pendant ce temps, c’est moi qui encaisse tout.
Les remarques. Les humiliations. Les silences aussi.
La nuit, je pleure. Souvent. Pas toujours fort… parfois juste des larmes qui coulent toutes seules pendant que je regarde le plafond. Je m’endors comme ça, épuisée. Le cœur lourd.
La journée, je fais semblant. Ou alors je me perds dans mes pensées. Ou je prie. Beaucoup. Trop peut-être.
Je parle à Dieu comme à un ami fatigué. Je lui dis que j’en peux plus. Que j’ai besoin d’aide. D’un signe. De quelque chose.
Et puis… il y a cette idée.
Elle m’est venue doucement, presque comme un murmure. Au début, je l’ai rejetée. C’était impensable. Dangereux même.
Mais plus j’y réfléchis… plus elle s’installe.
Recourir à un dragueur en secret, un gaou quoi.
Je me vois déjà Tomber enceinte… enfin. Voir son visage s’illuminer. Faire taire sa famille. Ramener la paix dans cette maison.
Tout serait plus simple, non ?
Il penserait que ça a marché. Que lui a réussi. Et tout le monde serait soulagé.
Sauf que…
Il y a ce “et si”.
Et s’il doutait ?
Et si l’enfant ne le ressemblait pas du tout ?
Et si un jour, sans prévenir, il décidait de faire un test ADN ?
Et si tout explosait d’un coup ?
Parce que les vérités cachées… elles finissent toujours par remonter à la surface. Toujours.
Alors je suis là. Entre deux choix impossibles.
Dire la vérité, que c’est lui le problème et risquer de tout briser.
Ou faire l’enfant dehors, mentir… et vivre avec ça pour toujours.
Je suis fatiguée. Vraiment.
Fatiguée de supplier. Fatiguée d’attendre. Fatiguée d’être la seule à porter ce poids.
Et parfois je me demande…
Si je franchis cette ligne, est-ce que je deviendrai la méchante de l’histoire ?
Ou juste… une femme qui voulait désespérément être mère ?

