
Un chiffre, pour commencer, parce qu’il donne le vertige : entre 700 000 et un million de personnes meurent chaque année à cause d’une piqûre de moustique, selon l’Organisation mondiale de la Santé. Paludisme, dengue, fièvre jaune, virus Zika, la liste des maladies transportées par cet insecte de cinq millimètres est longue, et l’Afrique en paie le tribut le plus lourd. Alors quand une jeune pousse annonce avoir inventé un drone capable de traquer et d’exécuter le moustique en plein vol, on tend forcément l’oreille. Reste à savoir si la promesse tient la route, ou si elle s’évaporera comme tant d’autres idées géniales sur le papier.
Un drone, un sonar, et une idée née d’une blague
L’histoire commence de façon presque anecdotique. Alex Toussaint et Clovis Piedallu, deux ingénieurs français passionnés de traitement du signal, plaisantaient un soir sur la possibilité de construire un drone chasseur de moustiques. Le genre de blague qu’on oublie généralement au réveil. Sauf qu’eux ont poussé le calcul jusqu’au bout, puis jusqu’au prototype. Le duo a fondé Tornyol en 2025, à Gif-sur-Yvette, et a rapidement décroché une bourse de 28 600 dollars auprès de mécènes reconnus dans la tech avant d’intégrer la prestigieuse promotion automne 2025 de Y Combinator, l’accélérateur qui a vu naître Airbnb ou Dropbox.
Leur appareil, baptisé LeSonar2, tient dans une main. Mais sous cette apparence de jouet se cache une mécanique redoutablement sérieuse.
Comment repérer un moustique dans le noir ?
Voilà le vrai défi. Tuer un moustique, n’importe qui peut le faire d’un revers de main. Le repérer avec précision dans un jardin, de nuit, en plein vol, c’est une autre paire de manches.
La solution imaginée par Tornyol détourne des technologies du quotidien qu’on ne soupçonnerait jamais capables d’un tel exploit :
- des microphones de smartphones, minuscules et bon marché ;
- des capteurs de stationnement automobile, ceux qui font « bip » quand on recule trop près d’un mur ;
- un traitement du signal directement inspiré des radars militaires.
Concrètement, une station de base émet des impulsions ultrasoniques à 40 kilohertz et écoute leur écho grâce à un réseau dense de 380 microphones. Chaque battement d’ailes déforme légèrement ce signal réfléchi, un peu à la manière d’une empreinte digitale sonore. Les ingénieurs appellent ça une signature micro-Doppler. Or chaque espèce d’insecte bat des ailes à sa façon : le moustique n’a pas le même rythme qu’une abeille ou qu’un papillon de nuit. En théorie, le système peut donc faire le tri tout seul, sans jamais toucher à un pollinisateur utile.
Une fois la cible validée, le calculateur embarqué trace une trajectoire d’interception, et le drone fonce. La suite est expéditive : l’insecte finit déchiqueté dans les hélices.
La démonstration qui laisse un goût mitigé
Le 14 juillet dernier, Alex Toussaint a publié une vidéo qui a fait décoller la notoriété du projet bien au-delà du petit cercle des bricoleurs d’électronique. On y voit le drone verrouiller sa cible, accélérer, puis l’abattre en une fraction de seconde. Spectaculaire.
Sauf que deux détails méritent qu’on garde la tête froide.
Premièrement, la victime de cette démonstration n’était pas un moustique, mais un papillon de nuit, un insecte bien plus gros, bien plus lent, bien plus facile à intercepter dans un espace clos et contrôlé. Curieux, quand toute la promesse de l’entreprise repose sur sa capacité à distinguer finement les espèces.
Deuxièmement, le fameux « vol autonome » dépendait encore, lors de cet essai, d’un ordinateur relié à la station de base LeSonar2, qui envoyait les commandes au micro-drone. Tornyol affirme travailler à embarquer davantage d’intelligence directement dans l’appareil, mais pour l’instant, l’autonomie totale reste un objectif, pas une réalité vérifiée.
Le prix, l’autonomie, et la question qui fâche : ça marche vraiment en Afrique ?
Sur le papier, les chiffres donnés par la start-up font rêver : jusqu’à huit mètres de portée de détection, une couverture théorique de deux à cinq hectares par unité, et une réduction promise du coût de la lutte antimoustique pouvant aller jusqu’à cent fois moins cher que les méthodes classiques. Tornyol évoque même, à terme, l’éradication pure et simple du moustique dans certaines zones urbaines.
Mais il y a un hic, et de taille : le drone ne vole que trois à cinq minutes avant de devoir recharger pendant une demi-heure. Comptez entre 50 dollars par mois d’abonnement ou environ 1 100 dollars à l’achat. Et il lui faut une alimentation électrique constante.
Interrogée sur le sujet, Uduak Lawrence, doctorante en génétique à l’université de Lagos, tempère l’enthousiasme ambiant. Selon elle, l’outil peut avoir du sens dans certains contextes précis, mais devient nettement moins pratique dans les régions où le paludisme frappe le plus fort, celles-là mêmes où un abonnement mensuel représente une dépense loin d’être anodine, et où l’accès à une alimentation électrique fiable ne va pas toujours de soi. Un rappel utile : une innovation brillante en laboratoire ne se traduit pas automatiquement en solution accessible pour les familles qui en ont le plus besoin.
Alors, révolution ou effet d’annonce ?
Techniquement, l’idée est belle. Recycler des composants de téléphone et de parking automobile pour traquer un insecte volant relève presque de l’astuce d’ingénieur pure, du genre qu’on admire même en restant sceptique. Reste que plusieurs questions n’ont, à ce jour, aucune réponse solide :
- Le système distingue-t-il vraiment un moustique d’un moucheron ou d’un moustique tigre dans un jardin réel, bruyant et imprévisible ?
- Un vol de trois minutes suffit-il à protéger une cour, encore moins un quartier entier ?
- Le tarif annoncé restera-t-il tenable une fois le produit commercialisé à grande échelle ?
Pour l’instant, Tornyol reste au stade de la promesse séduisante, portée par une communication maîtrisée et un accélérateur prestigieux. Ce qui ne veut pas dire que le projet est voué à l’échec, simplement qu’entre une vidéo virale et une solution de terrain déployable dans les zones les plus touchées par le paludisme, il y a encore un monde.




