Elle, c’était ma reine. Enfin, c’est ce que je croyais. On était ensemble depuis deux ans, et au début, tout était parfait. Mais elle avait une idée fixe, une obsession qui lui rongeait le crâne : partir. Elle était infirmière, et pour elle, exercer au Burkina, c’était une insulte à son intelligence, une condamnation à la pauvreté. Elle voyait ses copines poster des photos sous la neige ou devant des bus rouges à Londres, et elle, elle se sentait mourir à petit feu dans nos hôpitaux sous-équipés.
Moi, j’essayais de la calmer. Je lui disais : « Bébé, sois patiente, notre tour viendra. » Mais la patience, pour elle, c’était un gros mot. Elle connaissait tous les rouages, toutes les petites failles du système pour obtenir un visa. Le seul hic ? Le compte en banque était aussi sec que l’Harmattan en plein mois de janvier.
À la fin de l’année dernière, elle a pété les plombs. Elle a vendu le terrain de sa famille, et même un petit lopin qu’elle n’avait pas finit de payer. Elle est venue me voir, les yeux brillants, non pas d’amour, mais de calculs. Elle voulait que je l’aide. À l’époque, j’avais pas un rond de côté, alors je lui filais mes petites économies pour ses déplacements, ses dossiers, ses photocopies.
Un jour, j’ai eu le malheur de lui suggérer qu’on se marie avant son grand saut vers l’inconnu. L’erreur. Elle m’a regardé comme si j’étais un insecte :
- « Ah bon ? Tu as de l’argent pour un mariage mais pas pour mon voyage ? »
- « Tu ne partages pas mes rêves, c’est ça ? »
- « Une fois là-bas, je serai une femme nouvelle, qu’est-ce que tu crois ? »
Puis, le coup de grâce. Il lui manquait 1 500 000 Frs. Une fortune pour moi. Elle a juré sur tout ce qu’elle avait de plus cher qu’elle me rembourserait dès son premier salaire. En décembre, pendant que tout le monde faisait la fête, moi je bossais comme un damné, attendant ma prime de fin d’année. Dès que j’ai reçu le virement, je lui ai tout donné. Sans hésiter. Parce que je l’aimais, s’était plus fort que moi.
Fin janvier, elle s’envole. Les premiers jours, on s’appelle, elle me dit que c’est dur mais génial. Et puis… le silence. Un silence lourd, poisseux. Elle m’ignore pendant deux semaines. Mon cœur commençait déjà à comprendre ce que ma tête refusait d’admettre.
Et puis, le message est tombé. Pas d’appel, juste un putain de message texte :
« Mon mentor spirituel a dit que Dieu lui avait révélé en rêve que je devais te laisser partir. J’ai prié, et c’est vrai, nos chemins doivent se séparer. Trouve quelqu’un d’autre pour partager ta vie. »
Le « mentor spirituel »… La vieille excuse classique quand on veut jeter quelqu’un après s’en être servit comme d’un marchepied. Elle pense qu’elle a gagné. Elle pense qu’elle est à l’abri, loin de moi, loin du Burkina, avec mon argent et ses nouveaux rêves.
Mais voilà le truc : elle a oublié que la roue tourne. Et parfois, elle tourne très vite. Elle ignore pourquoi, mais une nostalgie soudaine ou un problème administratif bizarre va la pousser à reprendre un billet pour Ouagadougou. S’était peut-être pas prévu dans son plan de carrière, mais elle va revenir. Très bientôt.
Elle atterrira un après-midi, sous une chaleur de plomb, une chaleur qui lui brûlera la peau d’une manière qu’elle n’a jamais ressentie. Elle se demandera pourquoi l’air est si lourd, pourquoi ses bagages pèsent des tonnes.
Si son « père spirituel » est vraiment un voyant, il devrait regarder un peu plus attentivement ce qui l’attend à la sortie de l’aéroport. Parce que moi, j’ai arrêté de prier pour son succès. On ne piétine pas le cœur et les économies d’un homme honnête en utilisant le nom de Dieu pour se dédouaner.
N’importe quoi. Elle verra bien si son mentor peut la protéger de ce qui arrive.

