Côte d’Ivoire : la députée Naya Jarvis Zamblé relance le débat sur la légalisation de la polygamie

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« Qui, ici, peut lever la main et jurer qu’il n’a pas de maîtresse ou de deuxième bureau ? » La question, posée en pleine Assemblée nationale ivoirienne, a eu l’effet d’une bombe. Personne n’a levé la main. Ils ont tous ri à en rougir.

Cette scène, racontée par la députée Naya Jarvis Zamblé elle-même, résume à elle seule l’ampleur du tabou qu’elle a choisi de bousculer. À 30 ans, benjamine de l’hémicycle ivoirien, elle plaide ouvertement pour la légalisation de la polygamie, non pas, dit-elle, par conviction culturelle ou religieuse, mais pour protéger des femmes qu’elle décrit comme abandonnées dans l’ombre. Une position qui a enflammé les conversations, des salons cossus de Cocody jusqu’aux marchés de l’intérieur du pays.

Qui Est Naya Jarvis Zamblé ?

Un parcours qui détonne déjà

Née le 14 octobre 1995 à Grand-Bassam, Naya Jarvis Zamblé n’est pas une novice en politique malgré son jeune âge. Diplômée d’un master en management obtenu au Ghana, elle a d’abord fait carrière dans la logistique avant de fonder sa propre entreprise avicole et événementielle en 2014. Élue députée de la circonscription de Gohitafla en mars 2021, elle devient alors la première femme à occuper ce siège et, surtout, la plus jeune députée de l’histoire de l’Assemblée nationale ivoirienne.

Aujourd’hui maire de Gohitafla et porte-parole adjointe du RHDP, le parti au pouvoir, elle s’est forgé une réputation de femme politique anticonformiste, qui n’hésite pas à bousculer son propre camp sur des sujets sensibles.

Une position assumée depuis plusieurs années

Contrairement à ce que la viralité récente pourrait laisser penser, sa position n’a rien d’improvisé. Elle défend cette idée depuis au moins 2023, dans le sillage d’une proposition similaire formulée par un autre député, Yacouba Sangaré. La résurgence actuelle du débat s’explique par la diffusion massive d’une ancienne séquence vidéo où elle développe son argumentaire preuve que sur les réseaux sociaux, une prise de position datée peut redevenir, du jour au lendemain, le sujet de conversation numéro un d’un pays entier.

L’Argumentaire De La Députée : Protéger, Pas Promouvoir

« Une hypocrisie sociale » à dénoncer

L’angle d’attaque de Naya Jarvis Zamblé n’est pas celui qu’on pourrait attendre. Elle ne défend pas la polygamie comme un idéal à promouvoir, mais comme une réalité déjà massivement répandue qu’il serait hypocrite de continuer à ignorer juridiquement. Pour elle, la polygamie informelle, ces « deuxièmes bureaux » que tout le monde connaît mais que personne n’assume publiquement est porteuse de violences contre les femmes, précisément parce qu’elle reste dans l’ombre, sans aucune protection légale.

L’argument qui frappe le plus fort : l’abandon aux funérailles

L’image qu’elle utilise pour illustrer son propos est particulièrement marquante, et c’est probablement elle qui explique en grande partie la viralité de sa prise de position : « Quand l’homme meurt, que se passe-t-il ? La femme de l’ombre, celle qui a partagé sa vie pendant dix ou vingt ans dans la discrétion, est chassée des funérailles comme une malpropre par la famille officielle. »

Cette scène, que beaucoup d’Ivoiriens reconnaissent avoir déjà vue ou vécue dans leur entourage, donne une dimension très concrète à un débat qui pourrait sembler, de prime abord, purement théorique ou culturel.

Une demande de cadre juridique, pas de promotion culturelle

La députée préfère un encadrement de la pratique qui offre un statut juridique sécurisé aux femmes, ce qui pourrait leur éviter d’être ce qu’elle appelle des « victimes collatérales » des relations clandestines. Concrètement, légaliser la polygamie impliquerait une refonte profonde du Code de la famille ivoirien : définir les droits et devoirs de chaque épouse, les modalités de succession, la répartition des ressources, et garantir le consentement libre et éclairé de toutes les parties impliquées.

Ce Qui Est Vrai, Ce Qui Relève De La Rumeur

Attention aux versions déformées qui circulent

Aucune preuve ne confirme qu’elle ait officiellement déposé une proposition de loi sur le sujet à l’Assemblée nationale. Ce qui est avéré, en revanche, c’est une déclaration publique faite sur le plateau de Life TV, où elle avait affirmé ne pas être opposée à l’idée d’intégrer elle-même un foyer polygame, à condition que l’homme soit financièrement stable.

Cette distinction entre position personnelle affichée publiquement et initiative législative formelle est essentielle pour comprendre où en est réellement ce débat aujourd’hui, un débat de société vif, mais qui n’a, à ce stade, donné lieu à aucune procédure parlementaire concrète.

Le Code civil ivoirien a consacré le principe de la monogamie en abolissant la reconnaissance légale des unions polygames conclues après la réforme, tout en maintenant la validité juridique de celles contractées antérieurement. Depuis le 26 juin 2019, le code du mariage ivoirien définit strictement le mariage comme l’union d’un homme et d’une femme.

Dans les faits, toutefois, la polygamie continue d’exister dans de nombreuses régions sous des formes coutumières ou informelles, souvent tolérées socialement sans être protégées juridiquement. C’est exactement cette zone grise entre droit écrit et réalité vécue que Naya Jarvis Zamblé cherche à combler.

Les Deux Camps Qui S’Affrontent

Les arguments des partisans d’une reconnaissance légale

Les soutiens de la position défendue par la députée avancent principalement des arguments de pragmatisme social :

  • La protection juridique des femmes : selon eux, la polygamie existe déjà massivement dans les faits ; sa reconnaissance légale permettrait de mieux protéger les femmes concernées et leurs enfants, notamment en matière d’héritage, de filiation et de sécurité sociale.
  • L’identité culturelle : pour certains, la monogamie stricte serait davantage un héritage du modèle juridique colonial qu’une norme universellement adaptée à certaines structures familiales africaines traditionnelles.
  • La transparence plutôt que l’hypocrisie : encadrer juridiquement une pratique existante vaudrait mieux que la laisser perdurer dans la clandestinité, sans aucune garantie pour les femmes concernées.

Les arguments d’une opposition résolue

Les mouvements féministes et une large partie de la société civile s’opposent fermement à toute légalisation, avec des arguments tout aussi structurés :

  • L’égalité des sexes : la polygamie est perçue comme une institution fondamentalement inégalitaire, dans la mesure où elle n’autorise pas la polyandrie, l’équivalent symétrique pour les femmes.
  • Le respect des engagements internationaux : la Côte d’Ivoire a ratifié plusieurs conventions internationales relatives aux droits des femmes, que la reconnaissance légale de la polygamie pourrait fragiliser, la Constitution ivoirienne consacrant elle-même l’égalité entre les femmes et les hommes.
  • Le risque de légitimer des rapports de domination : pour les organisations féministes, une reconnaissance légale, même strictement encadrée, renforcerait des rapports de pouvoir déjà structurellement défavorables aux femmes.
  • L’instabilité économique et familiale : les détracteurs soulignent les tensions fréquentes entre coépouses, ainsi que les difficultés financières liées à l’entretien de familles nombreuses dans un contexte de vie chère.

Pourquoi Cette Prise De Position Change La Nature Du Débat

Une femme qui porte un discours qu’on attendait d’un homme

Ce qui rend cette controverse particulièrement intéressante, c’est précisément l’identité de celle qui la porte. En prenant position pour la polygamie, la benjamine de l’Assemblée nationale a touché une corde sensible de la société ivoirienne. Pour beaucoup, qu’une femme jeune et instruite porte ce plaidoyer change profondément la perception du débat.

Traditionnellement, les arguments en faveur de la polygamie sont portés par des hommes, souvent perçus à tort ou à raison comme défendant avant tout leurs propres intérêts. Qu’une femme, et qui plus est une élue de la République, articule cette même position autour d’un argumentaire de protection des femmes vulnérables plutôt que de simple tradition culturelle, déplace fondamentalement les termes du débat.

Un test politique pour toute une génération de législateurs

La prise de position de Naya Jarvis Zamblé pourrait contraindre ses collègues députés à se prononcer officiellement sur la question, transformant un débat de société diffus en véritable enjeu parlementaire. La question posée dépasse largement le cas individuel de la députée : la Côte d’Ivoire est-elle prête à réviser son Code civil pour mieux protéger des femmes qui, aujourd’hui, vivent déjà cette réalité sans aucune reconnaissance juridique ?

Un Débat Qui Dépasse Les Frontières Ivoiriennes

Cette controverse s’inscrit dans une réflexion plus large qui traverse tout le continent africain. Plusieurs pays ont déjà légiféré sur la question, certains interdisant complètement la polygamie, d’autres l’encadrant strictement, et quelques-uns la reconnaissant pleinement. Chaque pays africain navigue, à sa manière, entre traditions ancestrales et aspirations à la modernité juridique et à l’égalité des genres, un équilibre que la Côte d’Ivoire devra elle aussi trouver, tôt ou tard.

 

L’argument de Naya Jarvis Zamblé sur l’hypocrisie sociale touche juste, et c’est probablement pour ça qu’il résonne autant. Personne, dans l’hémicycle, n’a pu lever la main pour jurer une fidélité totale. Cette réalité-là, on ne peut pas la nier d’un revers de main.

Mais je crois qu’il y a une différence fondamentale entre reconnaître une réalité sociale et l’ériger en cadre légal. Légaliser la polygamie ne résoudra pas, à elle seule, le problème des femmes abandonnées aux funérailles ou privées de droits successoraux ; d’autres mécanismes juridiques, comme la reconnaissance du concubinage ou des droits spécifiques pour les enfants nés hors mariage officiel, pourraient atteindre le même objectif de protection sans nécessairement consacrer la polygamie comme institution.

La vraie question, à mes yeux, n’est pas de savoir si la polygamie existe, elle existe, c’est un fait incontestable. La question est de savoir quel est le meilleur outil juridique pour protéger les femmes et les enfants vulnérables, sans pour autant institutionnaliser une pratique que beaucoup considèrent, à raison, comme structurellement inégalitaire.

Penses-tu que légaliser la polygamie protégerait réellement les femmes, comme le soutient Naya Jarvis Zamblé ? Ou crois-tu, au contraire, que cette légalisation institutionnaliserait une inégalité déjà profondément ancrée ? Et si tu étais députée ou député, voterais-tu pour ou contre une telle réforme du Code civil ivoirien ?

Dis-moi ce que tu en penses dans les commentaires.

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