Il y a des images qui ne devraient jamais exister. Et pourtant, ce mercredi, à Yaoundé, elles sont bien réelles : des femmes, des enfants, retenus par des chaînes, à l’intérieur d’un lieu qui se présentait comme une église. Pas une prison. Pas un centre de détention clandestin. Une église.
L’information, relayée notamment par Actualités Cameroun et 237online, a immédiatement suscité une vague d’indignation sur les réseaux sociaux camerounais. Et on la comprend.
Que s’est-il passé au quartier Nkoldongo ?
Tout commence par une opération qui, sur le papier, n’avait rien d’exceptionnel : un simple contrôle administratif. Les agents du sous-préfet de Yaoundé IV, Elvis Akondi Mbahangwen, sillonnaient le quartier Nkoldongo dans le cadre d’une vaste campagne d’assainissement des lieux de culte non autorisés lorsqu’ils sont tombés sur une scène de stupeur : des femmes et des enfants enchaînés à l’intérieur d’une église.
Ce genre de descente, l’administration camerounaise en mène des centaines chaque année. Mais celle-ci a viré à la découverte macabre. Sur place, plusieurs personnes, dont des femmes et des enfants, ont été retrouvées littéralement attachées.
Une question, aussitôt, s’est imposée dans les rédactions locales : comment une telle pratique a-t-elle pu perdurer aussi longtemps, à l’abri des regards, derrière le paravent de la foi ?
Ce que l’on sait, ce que l’on ignore encore
Voici les éléments confirmés à ce stade :
- L’opération s’est déroulée un mercredi, dans le quartier Nkoldongo, arrondissement de Yaoundé IV.
- Elle a été conduite par les services du sous-préfet Elvis Akondi Mbahangwen.
- Les personnes retrouvées enchaînées ont depuis été libérées ; certaines semblaient affaiblies, sans que l’on sache précisément depuis combien de temps elles étaient retenues.
- Une enquête a été ouverte pour établir les responsabilités, et l’établissement religieux concerné a été placé sous scellés.
Ce qui reste flou, en revanche, c’est le motif exact de ces entraves. S’agissait-il d’une prétendue « délivrance spirituelle » censée chasser des esprits ? D’une punition ? D’une méthode de « soin » face à des troubles psychiques que l’église prétendait traiter par la prière forcée ? À ce stade, aucune version officielle ne permet de trancher, et il conviendra d’attendre les conclusions de l’enquête avant de l’affirmer.
Un contexte national explosif
Ce n’est pas un fait isolé, et c’est bien ce qui doit alerter. Cette découverte s’inscrit dans un climat déjà extrêmement tendu autour des églises dites « de réveil » au Cameroun.
Tout est parti d’un drame. Le 28 juin 2026, une fillette de 11 ans a été tuée au quartier Nkoldongo, un meurtre attribué à une fidèle de la confession religieuse, qui aurait porté 17 coups de couteau à sa victime. Selon les éléments rapportés, l’auteure présumée aurait déclaré avoir agi sous l’influence d’un prophète autoproclamé.
Face à l’émotion suscitée par ce drame, le gouvernement a frappé fort. Le 8 juillet 2026, le ministre de l’Administration territoriale, Paul Atanga Nji, a convoqué les responsables de l’Église évangélique « Vie et Paix au Cameroun » et annoncé la fermeture prochaine de 1 400 églises de réveil jugées en situation irrégulière sur l’ensemble du territoire. Le message du ministre a été sans ambiguïté : la tolérance, c’est terminé.
Dans le détail, le Minat a exigé :
- un recensement des responsables religieux sous 14 jours ;
- un renforcement de la formation des pasteurs ;
- une collaboration accrue entre les Églises et l’administration territoriale.
Un scénario qui, déjà, s’est joué en 2025
Ce qui frappe, c’est le sentiment de déjà-vu. En février-mars 2025, le même sous-préfet Elvis Akondi avait déjà fermé 188 lieux de culte sur les 615 recensés dans sa seule circonscription, puis l’opération s’était étendue à l’arrondissement de Yaoundé VI, portant à environ 300 le nombre d’églises fermées dans la capitale. À l’échelle de la ville, près de 200 églises de réveil avaient été fermées rien que dans le 4e arrondissement de Yaoundé en 2025.
Autrement dit : drame déclencheur, convocation ministérielle, chiffre spectaculaire, promesse de fermeté. Le mécanisme se répète, presque à l’identique, d’une année sur l’autre. Et une interrogation légitime demeure : que sont réellement devenues les centaines d’églises fermées en 2025 ? Ont-elles rouvert sous un autre nom, dans un autre quartier ? La découverte de Nkoldongo, cette semaine, laisse à penser que la vigilance administrative a, quelque part, montré ses limites.
Pourquoi les églises de réveil prolifèrent-elles autant ?
Il serait trop simple de réduire ce phénomène à une poignée de dérives isolées. Les églises de réveil connaissent, depuis plusieurs décennies, un essor considérable en Afrique centrale et le Cameroun n’échappe pas à la règle.
Plusieurs facteurs, documentés par la recherche en sciences sociales, expliquent cet essor :
- Une liturgie plus vivante, perçue comme plus participative que celle des Églises historiques (catholique, presbytérienne), souvent jugées trop formelles ou distantes par les fidèles.
- Une reconnaissance sociale offerte à des personnes qui, ailleurs, n’occupent aucun rôle valorisant : dans l’église de réveil, chacun peut trouver une fonction, une place, une écoute.
- Un poids électoral non négligeable : dans certaines analyses, les fidèles de ces mouvances représenteraient une part significative du corps électoral local, ce qui n’a pas toujours échappé aux responsables politiques en période de campagne.
C’est précisément ce maillage social, dense et parfois informel, qui rend le contrôle administratif si difficile. Une église peut naître dans un salon, un garage, une parcelle louée, sans qu’aucune autorité n’en soit informée jusqu’au jour où un drame la fait apparaître au grand jour.
La fermeté administrative suffira-t-elle ?
Soyons honnêtes : fermer des églises, c’est traiter le symptôme, pas la maladie. Tant qu’un vide social, précarité, désespoir, absence d’accès aux soins de santé mentale, quête de sens, poussera des familles entières vers des figures d’autorité spirituelle non encadrées, de nouveaux lieux de culte clandestins referont surface, sous un autre nom, dans un autre quartier, dès la semaine suivante.
La vraie question n’est peut-être pas « combien d’églises allons-nous fermer ? », mais « comment accompagner, encadrer et protéger les fidèles, sans pour autant stigmatiser une foi sincère chez la majorité silencieuse de ces communautés ? »
Et vous, qu’en pensez-vous ? Ces fermetures massives sont-elles la bonne réponse, ou risquent-elles simplement de déplacer le problème ailleurs ? L’État camerounais doit-il aller plus loin, en légiférant spécifiquement sur l’encadrement psychologique et sanitaire pratiqué dans ces lieux ? Dites-nous en commentaire ce que vous en pensez.
