Quand j’ai lu l’histoire de Carole à Yaoundé, cette femme arrêtée début juin 2026 après avoir volé un nourrisson dans un salon de coiffure pour le présenter à son mari comme étant le sien, ma première réaction, honnêtement, c’était la stupéfaction. Comment on en arrive là ? Comment on passe de « je vais faire croire que je suis enceinte » à « je vole le bébé de quelqu’un d’autre dans son lieu de travail » ?
- Raison N°1 : La Peur Panique de Perdre Son Homme
- Raison N°2 : La Pression Sociale et Familiale Est Littéralement Écrasante
- Raison N°3 : Le Mensonge Qui s’Auto-Alimente, La Spirale Dont on Ne Sort Plus
- Raison N°4 : La Grossesse Nerveuse, Quand le Corps Se Met à Mentir Lui-Même
- Raison N°5 : Le Désir de Maternité Comme Identité « Sans Enfant, Je Ne Suis Rien »
- Ce Que Ces Histoires Disent de Nous, Collectivement
- Et Si Ta Femme Te Disait Qu’Elle Est Enceinte, Comment Saurais-Tu ?
Mais plus j’y ai réfléchi, plus j’ai réalisé que la vraie question, c’est pas celle-là. La vraie question, c’est : qu’est-ce qui avait tellement brisé cette femme pour qu’elle en arrive à ce point ?
Parce que Carole n’est pas un cas isolé. En juin 2025, Fatoumata Doukouré à Kindia, en Guinée, avait fait exactement la même chose : simulé une grossesse, volé le bébé de son amie pour couvrir le mensonge. En octobre 2025, Kira Cousin en Écosse avait trompé toute sa famille pendant neuf mois complets avec une grossesse inventée de toutes pièces.
Trois femmes. Trois pays différents. Trois cultures différentes. Mais le même mensonge. La même spirale. Le même désespoir.
Alors au lieu de juste juger, je veux comprendre. Voici les 5 raisons profondes qui poussent des femmes, des femmes ordinaires, à mentir sur une grossesse. Parfois pendant des semaines. Parfois pendant des mois entiers.
Raison N°1 : La Peur Panique de Perdre Son Homme
C’est la raison la plus répandue. Et la plus humaine.
Dans de nombreuses cultures africaines et Carole vient de l’Ouest-Cameroun, une région où les traditions sont encore très présentes. Une femme qui ne tombe pas enceinte rapidement après le mariage est vue comme un problème. Pas le couple. Pas le mari. La femme. Toujours la femme.
Les chiffres donnent le vertige : entre 15 et 30% des Africains sont touchés par l’infertilité, contre 5 à 10% dans le reste du monde. C’est un taux énorme. Mais dans ces cas-là, la pierre est presque toujours jetée sur la femme parce que la pression sociale autour de la maternité est si forte que la stérilité masculine reste un sujet qu’on refuse d’aborder dans beaucoup de foyers.
Alors quand une femme réalise qu’elle n’arrive pas à tomber enceinte, qu’elle voit son mari commencer à s’impatienter, que la belle-famille commence à murmurer, que les questions dans les réunions de famille deviennent de plus en plus directes, la peur monte. Une peur physique, viscérale. La peur d’être abandonnée. D’être renvoyée dans sa famille d’origine comme une marchandise défectueuse. D’être remplacée par une deuxième épouse plus « fertile ».
Dans ce contexte-là, mentir sur une grossesse devient une bouée de survie. Pas une stratégie calculée froidement. Une réaction de panique. « Si je lui dis que je suis enceinte, j’achète du temps. Peut-être que d’ici là, quelque chose va changer. »
Raison N°2 : La Pression Sociale et Familiale Est Littéralement Écrasante
Je veux que tu imagines quelque chose.
Tu es une femme. Tu es mariée depuis deux ans. Chaque dimanche, ta belle-mère te regarde avec ce regard-là, ce regard qui évalue, qui attend, qui juge. Tes propres parents appellent pour demander « comment ça avance ». Tes amies, une par une, annoncent leurs grossesses. Les réseaux sociaux sont remplis de bébés et de voir bébé. Et toi, tous les mois, tu passes par ce moment de douleur silencieuse quand tu réalises que non, encore pas.
En Afrique subsaharienne, le mariage est directement associé à une injonction sociale à la procréation. Ce n’est pas juste une attente, c’est une obligation sociale profondément ancrée. Des anthropologues ont documenté des cas de femmes accusées de sorcellerie simplement parce qu’elles n’avaient pas d’enfants. D’autres renvoyées chez leurs parents. D’autres dont les maris ont pris une seconde épouse, publiquement, comme une punition.
Dans cet environnement-là, le mensonge de grossesse peut apparaître comme une échappatoire temporaire. Une façon de faire taire les voix, de gagner du répit, de souffler un peu. « Disons que je suis enceinte. Ça va calmer tout le monde pendant quelques mois. »
Le problème c’est que quelques mois deviennent plus. Et le mensonge grandit. Et à un moment, il est devenu tellement grand qu’on ne voit plus comment en sortir.
Raison N°3 : Le Mensonge Qui s’Auto-Alimente, La Spirale Dont on Ne Sort Plus
C’est peut-être la dynamique la moins bien comprise de toutes.
Au départ, le mensonge est petit. Une femme dit à son mari qu’elle pense être enceinte. Elle attend de voir. Elle espère vraiment que ça va se confirmer. Mais les semaines passent et ça ne se confirme pas. Alors plutôt que d’avouer, elle maintient le mensonge : « le médecin dit que c’est trop tôt pour être sûr ».
Et là commence la spirale.
Chaque nouvelle semaine de mensonge rend l’aveu plus difficile que la semaine précédente. Parce que maintenant il faudrait non seulement avouer le mensonge, mais aussi expliquer pourquoi on a menti aussi longtemps. Et plus on attend, plus la honte grossit, plus la peur de la réaction grandit, plus l’aveu semble impossible.
À deux mois, c’est encore surmontable. À cinq mois, c’est devenu un gouffre. À sept mois, quand Carole s’est retrouvée à Yaoundé, censée « accoucher » pour rentrer avec un bébé, il n’y avait plus de sortie raisonnable. Plus rien qui permettait de dire simplement la vérité.
C’est le piège classique du mensonge : on ne réalise pas à quel point il va grandir quand on le plante. On croit gérer une petite histoire. Et on se retrouve à devoir gérer un monstre.
Raison N°4 : La Grossesse Nerveuse, Quand le Corps Se Met à Mentir Lui-Même
Celle-là, elle est moins connue. Et pourtant elle est réelle, documentée, reconnue par la médecine.
La grossesse nerveuse, appelée pseudocyrose par les médecins, c’est un état dans lequel une femme est tellement convaincue d’être enceinte que son corps produit littéralement les symptômes physiques d’une grossesse. Les nausées. Le ventre qui gonfle. Les seins sensibles. L’arrêt des règles. Le tout sans aucun fœtus présent.
Ce n’est pas de la manipulation. Ce n’est pas une comédie. C’est une réaction psychosomatique réelle, liée à un désir de maternité tellement intense qu’il finit par court-circuiter les signaux normaux du corps.
Dans ces cas-là, la femme ne ment pas vraiment à son mari, elle se ment d’abord à elle-même. Elle croit sincèrement être enceinte. Et quand la vérité médicale finit par s’imposer, elle se retrouve face à une réalité qu’elle n’est pas du tout prête à assumer devant son partenaire.
Raison N°5 : Le Désir de Maternité Comme Identité « Sans Enfant, Je Ne Suis Rien »
La dernière raison est peut-être la plus profonde et la plus douloureuse.
Dans certaines sociétés et l’Afrique francophone n’est pas la seule concernée, mais elle est particulièrement touchée, la maternité n’est pas juste une étape de vie. C’est l’identité centrale de la femme. Une femme sans enfant n’est pas perçue comme une femme accomplie. Elle est incomplète. Insuffisante. Moins.
Ce message-là, beaucoup de femmes l’ont intériorisé tellement profondément qu’elles-mêmes y croient. Et quand elles se retrouvent face à l’impossibilité d’avoir un enfant, que ce soit pour des raisons médicales, psychologiques ou circonstancielles, c’est leur identité entière qui s’effondre.
Le mensonge de grossesse devient alors une façon désespérée de se raccrocher à qui elles pensent devoir être. « Je ne peux peut-être pas être enceinte, mais je peux au moins faire semblant de l’être. Je peux au moins exister dans ce rôle-là, même si c’est faux. »
C’est triste à dire, mais ce mensonge-là, le plus extrême, le plus durable, naît souvent d’un manque total de valeur personnelle en dehors du rôle de mère.
Ce Que Ces Histoires Disent de Nous, Collectivement
Carole Megne Kuissu a commis un acte illégal grave. Fatoumata Doukouré en Guinée a causé la mort d’un enfant innocent. Ces faits ne s’effacent pas et ne se justifient pas.
Mais derrière chacun de ces actes extrêmes, il y a des années de pression. Des années de messages qui disaient à ces femmes que leur valeur dépendait de leur capacité à produire un enfant. Des années sans espace pour dire « j’ai du mal » sans être jugée, rejetée, abandonnée.
La vraie question que ces histoires posent, ce n’est pas « comment une femme peut-elle faire ça ? » C’est : dans quel type de société, quel type de couple, quel type de famille est-ce qu’on a mis ces femmes pour qu’elles se sentent obligées d’en arriver là ?
Ce n’est pas une excuse. C’est une interpellation.
Et Si Ta Femme Te Disait Qu’Elle Est Enceinte, Comment Saurais-Tu ?
Je pose la question parce qu’elle est inconfortable. Et les questions inconfortables sont souvent les plus importantes.
La réponse honnête, c’est que tu ne peux pas toujours savoir. Un test de grossesse se falsifie. Une échographie se fait derrière ton dos. Une grossesse se simule pendant plusieurs mois si la personne en face de toi est désespérée et déterminée.
Ce qu’on peut faire par contre, c’est créer dans son couple un espace où l’aveu est possible. Où dire « ça ne marche pas et j’ai peur » ne mène pas à l’abandon ou au jugement. Où l’infertilité, quand elle existe, est un problème du couple, pas une faute de la femme.
Parce que tant que ce n’est pas le cas, les Carole et les Fatoumata continueront à exister. Avec des conséquences de plus en plus graves pour tout le monde.
Est-ce que tu aurais de la compassion pour une femme qui a menti sur une grossesse, ou est-ce que pour toi c’est une ligne rouge qu’on ne franchit jamais quoi qu’il arrive ?
Et si tu es une femme, est-ce que tu as déjà ressenti cette pression de devoir être enceinte pour être « assez bien » ? Dis-moi en commentaire.

